COVID-19 : Le transport en commun, une bombe à retardement

Dans le contexte de l’épidémie de COVID-19 et de la relance de l’économie capitaliste, l’utilisation massive du transport en commun aura l’effet d’une bombe à retardement sur la propagation du virus. Il n’y a aucun doute qu’avec l’accroissement de l’achalandage dans le système de transport urbain de Montréal, le nombre de personnes infectées de même que le nombre de décès exploseront. Par conséquent, la situation dans les hôpitaux (qui bat déjà de l’aile) se détériorera. Il s’agit là d’un problème majeur, d’un fait incontournable de la vie quotidienne transformée par la pandémie meurtrière. Le gouvernement, la santé publique et les différentes organisations de capitalistes acceptent pourtant ce « désastre annoncé » sans broncher et tout en reconnaissant calmement l’inévitabilité d’une « deuxième vague ». Ils se font néanmoins énormément d’illusions sur le raz-de-marée à venir : ils espèrent que cette deuxième vague surviendra dans plusieurs mois et qu’elle fera des dégâts au compte-gouttes. Mais le retour au travail dans la grande région de Montréal s’accompagne forcément de l’usage croissant du transport en commun. C’est une source importante d’inquiétudes dans la population, avec raison. L’entassement de milliers de personnes dans des espaces restreints et fermés, en temps de pandémie, est une absurdité. Le danger encouru par les travailleurs a d’ailleurs le potentiel de contribuer à l’embrasement de vastes mouvements de contestation spontanés.

Faut-il le rappeler, au Québec, ne serait-ce que selon les décomptes officiels, l’augmentation journalière du nombre d’infectés et de décès est alarmante. Plus encore, les chiffres qui nous ont été livrés dernièrement portent sur les infections contractées au temps du confinement. Donc tout indique que les chiffres seront consternants dans les semaines à venir, car il nous renseigneront sur les infections contractées au temps du déconfinement. Autrement dit, avec la relance généralisée de l’économie capitaliste, inévitablement, le nombre de personnes infectées ira en augmentant et la transmission s’accélérera. Le virus sera propulsé avec une force que nous avons encore à peine entrevue. La base des calculs permettant d’émettre des prédictions est plutôt simple : le nombre de nouvelles personnes infectés par jour est égal au nombre de personnes déjà infectées multiplié par le nombre de personnes avec qui ces infectés entrent en contact multiplié par la probabilité de transmission du virus. Toute la complexité des prédictions réside dans la capacité de modéliser à partir de cette première base d’équation pour en arriver à une équation précise et fidèle à la réalité. Cela exige un énorme travail d’identification et d’évaluation des différentes variables pouvant influencer la « probabilité de transmission » ainsi que du nombre réel de « contacts » que peuvent avoir les personnes dans la société, dépendamment de nombreux facteurs tels que l’âge, le travail, les normes sociales, les conditions d’existence, les rapports sociaux, etc. Ces variables doivent être intégrées et mises en relation dans une fonction mathématique dont la forme générale rendrait correctement compte du caractère de l’évolution de l’épidémie. Une chose est certaine, le déconfinement et la réouverture progressive de tous les milieux de travail feront bondir deux facteurs à la base de cette équation, soit le nombre de personnes rencontrées et la probabilité de transmettre l’infection. Le bassin de gens infectés connaîtra donc un croissance exponentielle.

Le transport en commun, un catalyseur de l’épidémie

Nombreux seront les facteurs qui contribueront à faciliter la transmission. Parmi ces facteurs, on retrouvera la petitesse ou la densité des espaces de travail. Cela dit, c’est dans les transports en commun que la transmission sera plus favorisée que n’importe où ailleurs. Les passagers s’y entassent par dizaines, voire par centaines. L’achalandage est tel que les différents transporteurs sont criblés de critiques venant des usagers à chaque année. Les heures de pointe plongent souvent les passagers dans des conditions d’entassement quasi inhumaines. Ce sont des milliers de fois par jour que les abribus, les quais d’embarquement et les billetteries sont fréquentés; que les autobus et les wagons de métro (de petits espaces clos et mal aérés) sont empruntés; que les rampes, les poignées et les tourniquets sont manipulés. Les utilisateurs du transport en commun dans la métropole proviennent de partout (en 2018, 18% d’entre-eux vivaient sur la Rive-Nord ou sur la Rive-Sud de l’île de Montréal) et prennent part à une circulation généralisée qui fait en sorte qu’à chaque instant, de nouvelles personnes entrent en contact les unes avec les autres. À titre de comparaison, la fréquentation des lieux de travail, voire même la fréquentation des lieux d’approvisionnement (épiceries, pharmacies, etc.) est beaucoup plus stable (sensiblement toujours le même bassin de personnes se rend à un endroit ou à un autre). Avec le transport en commun, le portrait est beaucoup plus erratique et inquiétant. En 2018, on a enregistré 465 millions de déplacements à la Société de transport de Montréal (STM), 19 millions à la Société de transport de Laval (STL), 28 millions au Réseau de transport de Longueuil (RTL) et 32 millions au Réseau de transport de la Capitale (RTC). En 2013, on comptait en moyenne 1,3 millions de déplacements par jour sur le réseau montréalais seulement. À ces nombres astronomiques, il faut ajouter les usagers du train de banlieue. À ce titre, le réseau exo a réalisé, en 2019, 45 millions de déplacements. Le 31 mars 2020, pendant la pause économique, la STM a constaté une diminution de l’achalandage de 83% dans les autobus, pour un total de 139 000 déplacements journaliers, et de 90% dans le métro, pour un total de 99 000 déplacements. Mais tout porte à croire que le réseau de transport regagnera la presque totalité de son achalandage monstre avec la relance économique. En effet, en 2018, 41% de la clientèle de la STM empruntait les bus et le métro pour le travail, et 29% pour les études. Plus les réouvertures iront de l’avant, plus l’épidémie prendra de l’ampleur. Et plus le virus sera répandu dans la population, plus la vitesse de transmission du virus connaîtra une accélération. Autrement dit, à mesure que le plan de relance est mis à exécution, il devient toujours plus dangereux de prendre les transports en commun.

Le transport en commun jouera donc le rôle de catalyseur de l’épidémie. Néanmoins, les autorités espèrent s’en sortir indemnes. Les résultats quotidiens « encourageants » sont destinés à sauver la face du gouvernement, de la santé publique et des mairies. Pour le moment, le centre-ville de Montréal est encore plutôt désert, le télétravail permettant à plusieurs bourgeois et membres du personnel de soutien de demeurer à domicile. Plus encore, à l’été, les portes des écoles, des universités et des cégeps demeureront fermées. Mais à l’automne, tous les secteurs emboîteront le pas. La COVID-19 se répandra de manière fulgurante. Les habitants des quartiers prolétariens de Montréal, plus nombreux à compter sur le transport en commun pour leurs déplacements, continueront d’être les plus durement touchés. En ce moment même, les autobus et le métro sont un peu plus bondés chaque jour. Le choc ne perd rien pour attendre : dans une série exponentielle, les premiers nombres sont toujours relativement bas au début… avant d’atteindre des sommets!

Un danger bien connu par la santé publique et les dirigeants capitalistes

L’impact du transport en commun sur la propagation de la COVID-19 est bien connu par la santé publique et d’autres fractions de la bourgeoisie. Le 17 mars 2020, les autorités semaient la panique en annonçant qu’une personne contagieuse avait fréquenté la ligne verte du métro de Montréal de même que la ligne d’autobus 106. Dans les journaux, on passait au peigne fin les déplacements effectués par cette personne le 10 mars, à la minute près. On appelait tous les usagers qui étaient « passés par là » à surveiller l’apparition de symptômes de la COVID-19 jusqu’au 24 mars et de se mettre en quarantaine préventive au moindre soupçon. Autrement dit, la santé publique était bien au fait des risques encourus par les usagers du transport en commun et de l’accélération de la transmission qui s’effectuerait dans les wagons et les autobus. Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé : c’est le silence le plus complet et le plus aberrant qui est de mise. Des centaines de nouvelles personnes infectées se joignent chaque jour à des milliers d’autres passagers. Pire encore, plusieurs personnes présentant des symptômes se dirigent vers des lieux mobiles de dépistage en empruntant le transport collectif. Les chances de contracter la COVID-19 sont beaucoup plus grandes aujourd’hui qu’en mars dernier, mais les usagers sont moins encadrés qu’au début de la crise sanitaire et la prévention est beaucoup moindre qu’elle ne l’a déjà été.

Déjà, plusieurs chauffeurs de la STM ont été infectés pendant la pause économique. Le 7 mai, ils représentaient 54% des 83 employés de la STM ayant officiellement contracté le virus alors qu’ils ne représentent que 37% des effectifs du transporteur. Depuis des semaines, les chauffeurs réclamaient d’être équipés de masques et que les usagers le soient aussi. La direction de la STM et la mairie de Montréal leur ont non seulement refusé et interdit cette protection de base, mais les ont attaqués et humiliés publiquement. On les a entre autres traités d’égoïstes osant contribuer à la pénurie de matériel dans le réseau de la santé. La mairie de Montréal a ajouté que les chauffeurs n’avaient pas à se prendre pour la santé publique. Mais les employés de la STM ont été tenaces. La direction de la STM ne leur a concédé que le droit de fermer les portes à l’avant des autobus et de demander aux passagers d’entrer par la porte de derrière. Alors que l’achalandage des transports était fortement réduit, la direction de la STM et le gouvernement ont aussi accepté d’abandonner momentanément la vente des titres de passage pour éviter que les usagers aient à se présenter à l’avant des véhicules.

Désormais, le port du masque pour les chauffeurs est accepté et recommandé. Cette décision fait suite au volte-face du gouvernement et de la santé publique sur le port du masque dans la population en général. Les chauffeurs de la STM n’ont donc pas réellement obtenu de réparation pour les refus criminels qu’ils ont essuyés pendant la pause économique. Au fond, le gouvernement s’est finalement servi cyniquement du port du masque pour faciliter l’acceptation du retour au travail généré par la relance de l’économie capitaliste. De la même façon, les chauffeurs seront désormais protégés par des plexiglas les séparant des passagers entrant dans les autobus. Cependant, si la direction et le gouvernent ont accepté de poser ces plexiglas protecteurs, c’est avant tout parce qu’ils veulent recommencer à offrir un service de transport payant. L’argent des usagers doit donc nécessairement être déposé dans le compteur, près du conducteur. Il faut donc garder en tête que les autorités n’ont que faire de la santé des chauffeurs; ils veulent tout simplement voir la vie économique reprendre sans grands accros avec les travailleurs.

Ailleurs dans le monde aussi, les capitalistes sont bien au fait que les transports en commun sont des foyers d’éclosion insaisissables et redoutables. Par exemple, en Chine, on envoie des préposés à l’entretien vêtus de combinaison hermétiques couvrant l’intégralité de leurs corps pour procéder à la désinfection sans contact des aires publiques. Il faut comprendre qu’au fil du temps, certaines classes dominantes ont acquis de l’expérience en matière de lutte aux épidémies. Par conséquent, à la lumière des catastrophes passées, certaines bourgeoisies comptent bien se prémunir d’une propagation ravageuse dans les transports en commun. Leurs interventions musclées démontrent que le danger dans les installations où convergent des masses de personnes est bien réel. En temps de pandémie, certains joueurs qui se prêtent à la concurrence internationale généralisée possèdent un arsenal de moyens et n’hésitent pas à s’en servir pour se donner une petite longueur d’avance sur leurs adversaires. C’est ce qui a pour effet collatéral de les rendre plus en phase avec la dangerosité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Ici, face au danger, la bourgeoisie se défile en rejetant le blâme sur les travailleurs (ce qui n’exclut pas qu’on le fasse aussi en Chine ou ailleurs). La santé publique soutient désormais que la clef de voûte réside dans la notion de niveau d’adhésion aux mesures. C’est sur cette base totalement vaseuse et mensongère que des organes – comme l’Institut de santé publique du Québec (INSPQ) – émettent leurs projections bidon. Ils se servent de cette notion d’adhésion comme d’une arme politique afin de faire porter au peuple la responsabilité du désastre qui nous attend. La santé publique et le gouvernement s’adonnent en toute impunité à cette ruse consciente et lourde de conséquences; ils s’en lavent les mains. En vrai, quand bien même l’ensemble des travailleurs du Québec voudraient satisfaire l’ensemble des consignes et des recommandations de la santé publique, la propagation prendrait de l’ampleur, car la base matérielle de cette propagation accélérée à venir, c’est le passage de la pause commune à la relance généralisée du capitalisme; du confinement au déconfinement! Personne ne dira le contraire : il est manifestement plus sécuritaire de rester chez soi que de se rendre au travail (et de croiser, par le fait même, des dizaines, voire des centaines d’individus sur son chemin). Mais plus encore, le capitalisme génère avec force des rapports dans la société : on peut vouloir éviter toutes les pratiques dangereuses, mais la réalité du travail sous le capitalisme force les travailleurs à faire une entorse à leur bonne volonté. Déjà, les employeurs refusent de « trop » dépenser pour de l’équipement et des aménagements destinés à protéger leurs employés. On n’a qu’à penser à la cadence de travail exigée, aux espaces limités mis à la disposition des travailleurs, aux couvres-visages non-fournis à certains endroits, et plus encore! Précisons que la concurrence entre les capitalistes vient renforcer cette négligence. Il est clair que le gouvernement cherche à brouiller les cartes : il nie que les travailleurs sont la principale force dans la société qui tient à conserver et à améliorer les mesures de santé publique et de prévention de l’épidémie. Mais l’ensemble de ces mesures finissent par inévitablement entrer en conflit avec les rapports de production capitalistes! Le retour au travail est donc un saut dans le vide… sans parachute.

Dans le même ordre d’idées, les travailleurs ne se remettent pas à prendre les transports en commun pour leur bon plaisir, bien au contraire. Le transport en commun sert principalement à acheminer quotidiennement des grands bassins de main-d’œuvre aux divers lieux de travail. Organiser et assurer ces déplacements, c’est indispensable pour la circulation du capital. Plus encore, la rotation du capital exige qu’il y ait des quarts de travail se succédant toute la journée durant. Le transport en commun permet donc l’utilisation des moyens de travail à leur pleine capacité, et ce, pendant que s’opère en parallèle la vente des marchandises déjà produites. Le réseau de transport en commun est ainsi un incontournable pour un grand centre urbain et industriel comme Montréal et ses environs. C’est donc dire que la production et l’économie capitalistes vont créer les conditions réelles dans lesquelles l’épidémie va progresser de manière fulgurante! En somme, le transport en commun est, dans le cadre de la COVID-19, une bombe à retardement.