Grève à Saint-Anselme contre le carnassier Exceldor

Le dimanche 23 mai, les quelque 600 ouvriers de la plus grande usine de transformation de volailles du Québec, l’usine Exceldor de Saint-Anselme dans Chaudière-Appalaches, ont déclenché la grève. Ce sont 70% des membres du syndicat des Travailleurs et des Travailleuses unis de l’alimentation et du commerce (TUAC) qui ont rejeté l’offre patronale qui comprenait, entre autres, un montant forfaitaire moyen de 1 500$ par travailleur de même qu’un salaire horaire qui aurait passé de 20,71$ l’heure à 22,51$ au moment de la signature de la convention, soit 8,5% du 18% d’augmentation proposé sur 6 ans. Le syndicat souligne avec raison que cette offre n’est pas concurrentielle par rapport aux conditions de travail qui prévalent dans les autres usines de découpe. En revanche, l’entreprise Exceldor prétend avec malhonnêteté que si elle avait accordé les presque 40% d’augmentation du taux horaire sur 3 ans demandés par le syndicat, elle n’aurait plus été compétitive sur le marché canadien. Autrement dit, les intérêt des prolétaires s’entrechoquent durement avec ceux des capitalistes qui cherchent à ne rien céder des profits qu’ils font sur le dos des travailleurs. Ajoutons que les syndiqués réclament 2 semaines de vacances consécutives durant la saison estivale, une demande très modeste que l’employeur refuse. Dans la négociation, il est aussi question des disparités de traitement des travailleurs étrangers et immigrants, de même que de la préretraite (semaines de travail plus courtes pour les ouvriers en fin de carrière). Plus tôt au mois de mai, les syndiqués de la section locale 1991-P s’étaient dotés d’un mandat de grève à 96%. La convention ratifiée en 2013 est échue depuis juillet 2020.

Pour tirer l’opinion publique du côté des exploiteurs, les capitalistes unissent leurs voix depuis quelques jours : ils se plaignent publiquement que des dizaines, voire des centaines de milliers d’oiseaux doivent être euthanasiés. D’abord, les éleveurs de poulets disent se préoccuper du « bien-être animal » et décrivent la grève comme étant une « prise d’otage » pour eux. La vérité, c’est qu’ils se rangent derrière Exceldor qui leur garantit un dédommagement à 100%. Ensuite, Exceldor, le principal intéressé, dénonce le « gaspillage alimentaire » et les conséquences environnementales que la grève provoque. Comme ils le font souvent, les capitalistes jouent sur des causes en vogue dans la société bourgeoise pour détourner l’attention du traitement abject qu’ils réservent aux travailleurs. En bonne comédienne, l’entreprise va jusqu’à déplorer les « conséquences sociales » que l’arrêt de travail entraîne, soit la prétendue « pénurie de poulets » qui concorderait avec la fameuse (et ô combien importante!) réouverture des terrasses et des restaurants partout dans la province. Ce qui nous mène, enfin, aux restaurateurs et aux épiciers qui se plaignent que les grévistes ruinent l’expérience de leurs consommateurs en provoquant un manque de poulets. « Les gens attendent depuis des mois de pouvoir s’asseoir au restaurant. Il y a des gens pour qui le créneau poulet est à la base de leur offre commerciale », s’est lamenté François Meunier, porte-parole de l’Association Restauration Québec (ARQ). Jean-François Belleau, porte-parole du Conseil canadien du commerce de détail (CCCD), qui représente les intérêts capitalistes de Loblaws, Costco, Walmart, Métro et Sobeys, a aussi joint sa voix à ce concert des lamentations : « Les épiciers vont faire des pirouettes logistiques pour s’approvisionner dans d’autres provinces afin de limiter les impacts pour le consommateur, mais la situation chez Exceldor crée beaucoup d’inquiétude. » Pour couronner ce lamentable spectacle, la PDG du Conseil de la transformation alimentaire du Québec (CTAQ), de même que le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, ont eux aussi exprimé publiquement leurs préoccupations, laissant entendre que les grévistes sont coupables « de mettre à mal la chaîne d’approvisionnement ».

Il y a tout de même une part de vérité dans ce qu’affirment les capitalistes. Plus d’un million de poulets par semaine passent par l’usine de transformation primaire Exceldor de Saint-Anselme, ce qui fait qu’elle revêt une importance majeure dans la transformation de la volaille au Québec. La grève des ouvriers de Saint-Anselme a donc effectivement le potentiel de troubler la production et la distribution agroalimentaires habituelles. Mais cela ne constitue nullement, du point de vue des travailleurs, un argument contre la grève. Car le but de toute grève est justement d’entraver la production et la circulation des marchandises pour nuire aux capitalistes! C’est le moyen d’action qu’ont les ouvriers pour faire entendre leurs revendications économiques et pour tenter de faire plier ceux qui possèdent, contrairement à eux, les moyens de production! Or, la centralisation du capital et la croissance des monopoles capitalistes, en même temps qu’elles accroissent la richesse d’une minorité de grands bourgeois, concentrent la production et font en sorte que de vastes usines occupent désormais une place décisive dans l’économie nationale. Ainsi, en même temps qu’il augmente la puissance du capital, ce processus accroît également – dans le sens contraire – la force de frappe des ouvriers lorsqu’ils se mettent en grève. Comme on peut le constater, la position névralgique que l’usine Exceldor de Saint-Anselme occupe rend la paralysie actuelle dérangeante pour la bourgeoisie de ce secteur, ce qui crée un rapport de force en faveur des ouvriers. Le prolétariat conscient de ses intérêts ne doit pas se désoler de cette situation, bien au contraire! Ce sont les capitalistes qui tentent de semer la panique en exagérant les effets négatifs de la grève pour les masses populaires (comme si ces inconvénients temporaires surpassaient les conséquences catastrophiques qui viendraient avec le fait de ne plus faire la grève pour la classe ouvrière). En vérité, ce sont les capitalistes qui ont peur des ouvriers qu’ils exploitent, qui s’affolent devant la perte de profits, et qui tentent d’entraîner toute la population dans la défense de leurs intérêts. Ils ont peur de l’ennemi qu’ils ont eux-mêmes créé en concentrant les ouvriers dans de vastes unités de production – comme l’usine de Saint-Anselme – pour accroître leur richesse.

Le cas d’Exceldor est d’ailleurs un bon exemple pour comprendre et mesurer concrètement ce processus de concentration économique inéluctable sous le mode de production actuel. Exceldor est une coopérative capitaliste détenue par 400 éleveurs avicoles au pays. Elle a été fondée en 1945 et constitue à la fois un producteur et un transformateur de viande. La coopérative est devenue, au fil des ans, un chef de file de l’industrie de la volaille au Canada. Pour donner une idée des transactions d’envergure auxquelles l’entreprise a pu s’adonner, en 1996, Exceldor a conclu un partenariat d’affaires avec Olymel, formant ainsi Unidindon, entreprise qui est rapidement devenue le plus important transformateur de dindons au pays. Dans la même veine, Exceldor est aussi devenue copropriétaire de Volaille Giannone au Québec et de Golden Valley Farm en Ontario. Entre 2013 et 2017, son chiffre d’affaires a presque doublé. Entre autres, en 2014, la coopérative Exceldor a fait l’acquisition des actifs de l’ontarienne P&H Foods spécialisée dans le dindon. En avril 2019, la coopérative a annoncé qu’elle avait acquis une participation majoritaire dans les Viandes Lacroix inc., entreprise de Saint-Hyacinthe œuvrant principalement dans la transformation de volaille, comptant 450 employés et affichant un chiffre d’affaires de 145M$. Bien que le siège social d’Exceldor se trouve à Lévis, le gros de la production d’Exceldor se fait dans les usines de Saint-Anselme, mais aussi de Saint-Damasse, de Saint-Bruno-de-Montarville et de Saint-Agapit au Québec, de même qu’à l’usine d’Hanover en Ontario. La coopérative détient aussi un centre de distribution qui est entré en opération en 2019 à Beloeil, suite à un investissement de 35 M$. Exceldor commercialise des produits sous son nom de coopérative de même que sous le nom de Butterhall. Son chiffre d’affaires était de 750 M$ en avril 2019. Elle employait alors plus de 2 350 personnes. Quelques semaines plus tard, en juillet 2019, on apprenait que la coopérative s’alliait avec son homologue Granny’s de l’Ouest Canadien pour étendre sa présence au Manitoba et en Saskatchewan. Ainsi, le chiffre d’affaires d’Exceldor a franchi la barre du milliard de dollars et le nombre d’employés est passé à 3 450. Et il n’est pas exclu qu’Exceldor poursuive sa croissance boulimique en allant un jour prendre des bouchées doubles à l’extérieur des frontières canadiennes! On compte parmi les clients de la coopérative les plus grandes chaînes d’alimentation et les plus grandes entreprises spécialisées dans les services alimentaires. Exceldor rivalise avec des géants à son image tels que Maple Leaf, Olymel, Sofina Foods et Maple Lodge Farms. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cette coopérative capitaliste s’en tire très bien : en 2017, elle détenait déjà 45% des parts de marché du poulet au Québec et 12% au Canada. Depuis lors, son ascension ne s’est jamais arrêtée. La croissance d’Exceldor est fulgurante, fidèle au processus de centralisation qui s’opère sous le capitalisme, là où ce mode de production est avancé comme au Canada et au Québec.

En somme, Exceldor, c’est une immense machine capitaliste qu’il faut combattre. Comme tous les grands monopoles, elle roule sur l’or, mais elle ne donne que des miettes aux travailleurs. Contrairement à ce que veulent nous faire croire les représentants de la bourgeoisie qui viennent geindre devant les médias depuis quelques jours, elle n’est aucunement à plaindre. Les ouvriers de Saint-Anselme ont bien raison de tenir tête à leur riche employeur qui n’a aucune reconnaissance pour leur travail. Ce qui mène les propriétaires du capital, c’est le profit. Et du profit, ils en font plus lorsqu’ils donnent moins d’argent aux ouvriers qu’ils exploitent. Voilà la seule raison pour laquelle Exceldor ne veut pas accorder à ses employés ce qu’ils demandent. Et voilà aussi pourquoi la lutte des ouvriers pour l’élévation de leurs salaires est tout à fait légitime. Contre les intérêts privés et égoïstes de la bourgeoisie, la grève est toujours justifiée!

Pour finir, la lutte des travailleurs de la volaille à Saint-Anselme démontre une fois de plus que la classe ouvrière tient toute l’économie entre ses mains et qu’il ne lui manque que le pouvoir politique pour prendre le contrôle de la société. La bourgeoisie a créé ses propres fossoyeurs. Il faut maintenant s’organiser pour la faire tomber.