Les milieux de garde au Québec : une situation aberrante pour les familles de travailleurs

Dimanche dernier, dans une dizaine de villes du Québec se sont tenus des rassemblements pour dénoncer la pénurie de places en garderie de même que les conditions de travail des éducatrices à la petite enfance. Plusieurs travailleurs se sont joints à cette initiative menée par le récent collectif composé de 9 000 parents,« Ma place au travail », et par celui de 5 600 éducatrices, « Valorisons ma profession ».

Le nombre d’enfants en attente pour un milieu de garde dans la province s’élève à 51 000 selon les calculs du gouvernement du Québec. En vérité, il y a 88 263 inscriptions au guichet unique d’accès aux services de garde. De ce nombre, il y a certes des enfants à naître. Mais il y a aussi 24 000 enfants qui ont été inscrits ailleurs, bien souvent dans des garderies privées non subventionnées, mais dont les parents espèrent toujours une place dans un CPE, par exemple. C’est sans compter les enfants placés en milieux non subventionnés qui sont retirés de la liste d’attente par leurs parents, mais dont les frais de garde représentent une somme démesurée pour le budget familial. Devant l’incapacité de reprendre la vie active, bien des parents se résignent à payer des montants exorbitants (bien souvent entre 40 et 80 dollars par jour) en échange d’un crédit d’impôt qui varie de 75% à 26% des frais de garde admissibles payés, selon le revenu familial. Toujours est-il qu’il faut avoir la liquidité pour débourser les montants exigés chaque jour avant de percevoir le remboursement mensuel ou annuel, selon le cas. Bref, les enfants dans cette situation sortent du radar gouvernemental, mais cela ne signifie pas que leur condition de garde est tenable pour leurs parents.

Dans la prochaine année, le ministre de la Famille annonce la création de seulement 5 000 à 7 000 nouvelles places subventionnées. Depuis le début du mandat de la CAQ, seulement 2 500 nouvelles places ont été créées. Cependant, la formation politique s’était engagée, en campagne électorale, à faire naître 50 000 nouvelles places en plus des maternelles quatre ans. Ce nombre est tombé, une fois au pouvoir, à 15 000. Au début du mois, il a été question de 22 000 places supplémentaires, mais sans échéancier et sans précisions quant aux types d’installations envisagées (CPE, garderies privées non subventionnées, garderie privées subventionnées ou milieux familiaux subventionnés).

En attendant, les solutions proposées pour réduire la liste d’attente sont aberrantes. Le dernier budget propose que les éducatrices en milieu familial accueillent neuf enfants plutôt que six, moyennant l’embauche d’une assistante. Cette initiative à rabais pour le gouvernement créerait 3 600 places supplémentaires en entassant plus d’enfants dans des milieux déjà existants et en accroissant l’épuisement des éducatrices à domicile. Depuis le 10 mai, on parle maintenant de mettre sur pied des garderies temporaires, soit de transformer des locaux municipaux en milieux de garde transitoires à condition que le coût des aménagements requis n’excède pas 50 000 dollars. Même si le ministre assure ne vouloir faire aucun compromis sur la santé et la sécurité des enfants de même que sur le programme éducatif qui leur est destiné, on se permet d’en douter! La directrice générale de l’Association québécoise des CPE a elle-même admis qu’il ne sera pas possible de respecter les critères normalement imposés aux milieux de garde accrédités. Le ministre Lacombe a aussi eu la brillante idée de modifier les ratios en CPE : on est passé à une éducatrice qualifiée sur trois, contrairement à deux sur trois, comme c’était le cas avant. On a aussi fait passer les délais administratifs de 3 à 2 ans pour entamer les travaux de construction de nouveaux CPE, ce qui demeure encore beaucoup trop long quand on sait que les besoins sont criants.

Le résultat d’un système décousu à 4 vitesses, c’est que plusieurs prolétaires avec des enfants en bas âge n’ont d’autre choix que de renoncer au retour au travail à temps plein à l’issue du congé de maternité ou de paternité. Cela représente des pertes de revenus considérables pour les familles prolétariennes. Aussi, les soins alloués aux enfants sont de qualité inégale à travers la province, ce qui est inacceptable. Les parents adoptent des scénarios imparfaits qui ne correspondent pas à leurs besoins à l’issue de long temps d’attente, d’innombrables démarches et dépenses et de période de stress et d’incertitude.

Dans la dernière année, on a enregistré la perte de plus de 5 000 places en milieu familial. Depuis 2015, on parle de 22 000 places perdues. Bien des éducatrices à domicile ont décidé de fermer leurs portes en raison des conditions intenables dans lesquelles elles travaillaient. Plutôt que de développer le réseau de Centre de la petite enfance à travers le Québec pour en faire un service uniforme et universel ainsi que des milieux de travail convenables pour tous ceux et celles souhaitant œuvrer dans ce domaine, le gouvernement a choisi des avenues moins coûteuses… et plus douteuses! De 2006 à 2014, ce sont près de 261 millions de dollars qui ont été retranchés au budget destiné au réseau des CPE. Pour compenser, le gouvernement a bonifié les crédits d’impôt offerts aux usagers de garderies privées et a mis sur pied des bureaux coordonnateurs de la garde en milieu familial pour renforcer ce réseau bon marché. Depuis 2014, une bataille n’en attend pas une autre en ce qui a trait à la hausse des tarifs et au développement de nouvelles places en CPE. La situation se détériore d’année en année. La bourgeoisie, elle, ne cherche qu’à restreindre ses dépenses au maximum tant que les prolétaires peuvent continuer de produire, même s’ils sont dans une situation parentale périlleuse.

Cela dit, la surcharge de travail se fait également sentir dans les CPE. Malgré l’alourdissement des tâches et les risques auxquels les éducatrices sont exposées en pleine pandémie de COVID-19, aucune prime ne leur a été accordée, ce qui a été vivement dénoncé par la FSSS-CSN, syndicat qui représente 11 000 travailleuses en CPE et 3 000 responsables de services de garde en milieu familial. Même dans les milieux de garde publics, les salaires sont dérisoires : ils varient entre 19 et 25 dollars l’heure. Plus encore, il manque de préposés et de professionnels tels que des orthophonistes, des ergothérapeutes et des psychoéducatrices pour accompagner les éducatrices dans l’exercice de leurs fonctions difficiles et exigeantes.

Toutes ces insuffisances au niveau de l’éducation à la petite enfance et de l’aide aux jeunes familles à notre époque, dans un pays capitaliste avancé comme le Canada, nous incitent à poser notre regard sur ce que le prolétariat au pouvoir a pu instaurer avec brio au XXe siècle. Par exemple, l’édification du socialisme en Chine a permis la création de garderies dans toutes les cités ouvrières, les communes populaires et la plupart des quartiers entre les années 50 et 70. Une bonne partie de ces milieux de garde étaient non loin des usines, des écoles, des milieux associatifs, des hôtels et de tous les autres milieux de travail. La particularité remarquable de ces garderies tenait, entre autres, au fait qu’elles étaient ouvertes 24 heures sur 24, sept jours sur sept, et ce, afin de s’adapter à tous les horaires de travail. Les parents pouvaient y déposer et reprendre leurs enfants quand ils le voulaient, avec un minimum de contraintes. Ils pouvaient recourir à ces services de garde non seulement pour aller travailler, mais aussi pour avoir du répit parental et pour faire face aux imprévus. Celles qu’on appelait les « nourrices » avaient une formation spécialisée qui s’échelonnait sur trois ans. La quantité de places offertes permettait de combler amplement tous les besoins nationaux, à tel point que les parents avaient l’embarras du choix quant à l’endroit où ils pouvaient inscrire leurs enfants en bas âge. Les coûts de ce service représentaient entre 6 et 8% des revenus familiaux. Parfois même, les parents pouvaient être exemptés des frais de garde. Dans ces milieux de garde, on appliquait un programme éducatif et la vie y était organisée dans le meilleur intérêt des enfants. Les garderies étaient sous la direction du Comité du Parti et du Comité révolutionnaire de l’usine ou du quartier. Des échanges fréquents étaient organisés avec les parents pour que ceux-ci apportent leurs critiques et leurs suggestions aux milieux de garde. En somme, les garderies en Chine socialiste valorisaient le travail des parents, leur bien-être et leur contribution importante à la production. Dans la littérature, on les qualifie de belles réussites de la révolution prolétarienne chinoise. Elles ont largement contribué à alléger le fardeau éducatif des parents et des familles et elles ont grandement participé au développement optimal des enfants durant cette période en Chine.

Ce regard sur la réalité des masses au temps de la Chine de Mao nous fait réaliser combien la classe ouvrière sait comment organiser la vie sociale pour répondre à ses intérêts véritables. Malheureusement, sous le capitalisme, le pouvoir bourgeois nous expose à des lacunes douloureuses au niveau de l’éducation des enfants et de la santé de la population générale. Les capitalistes se contentent de fournir les services qui permettent à l’exploitation de la force de travail d’avoir cours, sans plus. C’est seulement le pouvoir prolétarien qui permettra d’ériger une société qui soit le reflet des aspirations émancipatrices de la classe laborieuse.